Sophie n’avait peut-être pas connu les substances.
Mais elle avait choisi de ne pas examiner les contradictions qui lui permettaient d’obtenir Julien sans affronter ce qu’il faisait.
—Clara n’est coupable de rien, lui ai-je dit.
Elle releva la tête.
—Je sais.
—Je ne vous demanderai jamais de l’éloigner de son père uniquement pour me venger.
—Merci.
—Ce n’est pas pour vous. C’est pour elle.
Son visage se ferma.
—Et Théo ?
—Théo ne deviendra pas le frère qu’on oblige à pardonner pour préserver les apparences.
L’enquête révéla que Julien obtenait les médicaments grâce à un ami pharmacien. Certains avaient été prescrits au nom de Madeleine. D’autres provenaient d’ordonnances falsifiées.
Le produit ayant provoqué ma fausse couche fut plus difficile à relier directement à lui. L’échantillon avait quatre ans, conservé dans de mauvaises conditions, et Madeleine n’avait aucune photographie de Julien le versant dans mon verre.
Mais il avait effectué des recherches précises sur son ordinateur.
« Provoquer saignement début grossesse sans danger grave. »
« Fausse couche naturelle signes. »
« Durée détection médicament contractions. »
Il avait également envoyé à Sophie, cette nuit-là :
« Le problème sera réglé avant demain. »
Le procès eut lieu dix-huit mois plus tard.
Julien ne reconnut jamais avoir voulu me nuire. Selon lui, il avait seulement administré de faibles doses pour traiter mes insomnies et protéger notre famille d’une dépression que je refusais d’admettre.
À la barre, son avocat demanda :
—Madame Delaunay, n’aviez-vous jamais souffert d’anxiété avant ces événements ?
—Si.
—Votre mari cuisinait-il pour vous par affection ?
—C’est ce que je croyais.
—N’est-il pas possible qu’il ait ajouté des compléments en pensant vous aider ?
—Un complément ne s’accompagne généralement pas d’un dossier intitulé “incapacité définitive”.
L’avocat changea de sujet.
Madeleine témoigna contre son fils.
Elle entra dans la salle en s’appuyant sur une canne. Pendant des semaines, Julien avait tenté de la présenter comme une mère possessive voulant détruire son mariage.
La présidente lui demanda :
—Pourquoi ne pas avoir prévenu votre belle-fille dès vos premiers soupçons ?
Madeleine répondit :
—Parce que j’ai préféré croire que mon fils avait une explication. Ensuite, parce que j’ai eu honte d’avoir attendu. Enfin, parce que je voulais des preuves si solides que personne ne pourrait le défendre.
—Avez-vous compris que votre silence l’exposait ?
—Oui.
—Pourquoi jetiez-vous ses repas publiquement ?
—Pour que Julien pense que j’agissais par jalousie ou par mépris. S’il avait su que je le surveillais, il aurait changé de méthode.
Je la regardais.
Elle m’avait protégée.
Elle m’avait aussi lais
sée vivre dans la peur, la honte et l’ignorance.
Les deux vérités existaient ensemble.
—Madame Delaunay, souhaitez-vous ajouter quelque chose ? demanda la présidente.
Je me suis levée.
—Pendant des mois, j’ai cru que ma belle-mère jetait ma nourriture parce qu’elle me trouvait trop grosse, trop fragile ou indigne de son fils. J’ai commencé à manger en cachette. J’avais honte d’avoir faim dans ma propre maison.
Je regardai Julien.
—Lui me consolait ensuite. Il me disait que sa mère voulait contrôler mon corps. Pendant ce temps, c’était lui qui décidait quand je devais dormir, tomber, oublier ou perdre un enfant.
La salle resta silencieuse.
—Je ne sais pas si Madeleine m’a sauvée ou si elle a seulement cessé trop tard de protéger son fils. Mais je sais ceci : l’homme qui préparait mes repas ne prenait pas soin de moi. Il transformait chaque bouchée en preuve contre ma parole.
Julien fut condamné pour administration de substances nuisibles, faux, usage de faux, atteinte à la liberté de décision et plusieurs fraudes financières. La responsabilité concernant ma fausse couche fut retenue de manière partielle, sans qualification criminelle aussi lourde que je l’espérais.
Le droit exigeait une certitude que mon corps, lui, possédait déjà.
Le pharmacien fut également condamné.
Sophie coopéra à l’enquête et ne fut pas poursuivie pour les actes médicaux, mais son rôle dans certaines préparations financières fut examiné. Elle perdit son emploi.
Je divorçai.
La résidence principale de Théo me fut confiée. Les contacts avec Julien furent d’abord suspendus, puis organisés sous surveillance.
Théo avait dix ans lorsque nous lui avons expliqué que son père avait mis des médicaments dans mes repas.
—Pour te tuer ? demanda-t-il.
—Je ne pense pas qu’il voulait ma mort.
—Alors pourquoi ?
—Il voulait que les autres pensent que je n’étais plus capable de décider.
—C’est pire ?
Je réfléchis.